06 mai 2017

Etranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d'Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d'Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d'une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boîte à cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d'or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd'hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des bombes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez, même si vous en mourez .
  
Jacques Prévert. 1951.
Recueil Grand bal de printemps

09 mars 2016

Bien avant de recevoir une éducation, on hérite d’une lumière, d’un climat, d’un paysage. 

Jérôme Garcin

22 décembre 2015

Sieste

Sous le ciel aux ongles d'aigle
l'esprit s'arrête
la terre nue et torride
plante un couteau définitif dans la pensée
et nous
à ce niveau de cloche à plongeur
lestée de plomb
lestée du poids du monde et de tous les mondes
un siècle suffira-t-il à remonter à la surface
mais — corps aveugle —
dix siècles nettoieront-ils nos lampes ?
Un sommeil souterrain nous a changés en singes

Alain Jouffroy 

RIP...

12 décembre 2015

Pensées

Un arbre a besoin de deux choses : de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.[...]
Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait.

Erri De Luca

01 novembre 2015

Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. 
Je le crois propre à entretenir indéfiniment le vieux fantasme humain.

André Breton, Manifeste du surréalisme

09 août 2015

L’escargot

Il passe comme un paquebot
dans l’herbe tremblante de pluie
quand les araignées essuient
leurs toiles car il fait beau

J’ai toujours aimé l’escargot
son pas frais luisant et sans bruit
sa navigation dans la nuit
le long des murs, vivant cargo

on en retrouve le sillage
le matin, brillant au soleil
Où va l’escargot, qui voyage

dans le noir cornes en éveil ?
En haut du fenouil, en équilibre
il médite sur les étoiles libres.

Jacques Roubaud

24 mai 2015

Je m'évade...

Je m’évade
Sous les coquilles rompues du soir
Avec mon sac d’étoiles dans ma poche,
Ma fronde à tuer les heures
Et mon sifflet de merisier,
En échange de quelques larmes
De quelques morsures sous le sein
- Que je comptai à ma jeunesse -
Une nuit vierge de sang.
Tout est là dans cette tendresse de feuilles

(René-Guy Cadou, Forges du vent, 1938)

09 mars 2015

Hélas ! toujours un homme, hélas ! toujours des larmes !
Toujours les pieds poudreux et la sueur au front !
Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes ;
Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;
Toujours mêmes acteurs et même comédie,
Et, quoi qu'ait inventé l'humaine hypocrisie,
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain.
[la muse]

La nuit d'août
Alfred de Musset

14 janvier 2015

24 octobre 2014

Une parenthèse

Quand la lune brule
L´îlot majuscule
Dont tintinnabulent
Les ports
Sur les pierres vieilles
Je nous appareille
De phrases vermeilles
Partons
Nous jetterons l´ancre
Dans le flacon d´encre
D´une nuit qu´échancre
Là-bas
Le phare sirène
Du cap des Baleines
Tournant la rengaine
D´amour d´au-delà


Dans l´île de Ré
Ma belle adorée
Je t´emmènerai
Demain
Ta main dans la mienne
Come rain or come shine
Comme reine ou comme chaîne
Je t´aime
Rois mages en cohorte
Barbe-Bleue des Portes
L´océan t´apporte
La clé
La clé du mystère
A toi, ma Miss Terre
Que tu sauras taire
Dans l´île de Ré


C. Nougaro

09 mars 2014

Choeur

Hors des cercles que de ton regard tu surplombes,
Démon concept, tu t'ériges et tu suspends
Les males heures à ta robe, dont les pans
Errent au prime ciel comme un vol de colombes.
Toi, pour qui sur l'autel fument en hécatombes
Les lourds désirs plus cornus que des égipans,
Electuaire sûr aux bouches des serpents,
Et rite apotropée à la fureur des trombes ;

Toi, sistre et plectre d'or, et médiation,
Et seul arbre debout dans l'aride vallée,
Ô démon, prends pitié de ma contrition ;
Eblouis-moi de ta tiare constellée,
Et porte en mon esprit la résignation,
Et la sérénité en mon âme troublée.

Jean MOREAS

31 janvier 2014

En passant


Devant les coups du sort il n'y a pas trente choix possibles. 
Soit on lutte, on se démène et l'on fait comme la guêpe dans un verre de vin. 
Soit on s'abandonne à vivre.

Sylvain TESSON

12 décembre 2013

Comme un voilier

Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin,
et part vers l'océan.
Il est la beauté, il est la vie.
Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon.
Quelqu'un à mon côté dit : « il est parti !»

Parti vers où ?
Parti de mon regard, c'est tout !
Son mât est toujours aussi haut,
sa coque a toujours la force de porter
sa charge humaine.
Sa disparition totale de ma vue est en moi,
pas en lui.

Et juste au moment où quelqu'un prés de moi
dit : «il est parti !»
il en est d'autres qui le voyant poindre à l'horizon
et venir vers eux s'exclament avec joie :
«Le voilà !»

C'est ça la mort !
Il n'y a pas de morts.
Il y a des vivants sur les deux rives.

William Blake

09 septembre 2013

21 mai 2013

 ©Lucile Gomez

02 mai 2013

Et encore, je trouve que c'est gentil !

En tout cas, c'est une illustration parfaite de ma journée pourrie magnifique !

27 mars 2013

Les contraires

Même lit même camp
Ni l'un et l'autre ne s'entend
Même vent mêmes envies
Ça ne nous arrive pas souvent
On attend on s'attend
A vivre la même vie
Et pourtant et pourtant seulement
Ce qui nous sépare nous unit

J'adore tu n'aimes pas
Je sors tu restes là
J'accours tu es parti
C'est le jour et la nuit
Je rêve que je m'envole
Tu restes cloué au sol
Ce qui nous unit nous échappe

Le même souffle même cri
Pourquoi ni l'un et l'autre ne comprend
Tu fais semblant je fais comme si
Coulait dans nos veines le même sang
Et pourtant et pourtant
Les combats les non-dits
On apprend et le temps que ça prend
Pour que le noir au blanc se marie

J'adore tu n'aimes pas
Je sors tu restes là
J'accours tu es parti
C'est le jour et la nuit
Tu rêves que tu décolles
Je reste clouée au sol
Ce qui nous unit nous échappe
Nous rattrape
Nous aspire
Nous inspire

Et je garde le sourire
Et tu gardes le silence
Tu crains le pire
Moi j’espère
Les contraires s'attirent

Que je garde le sourire
Quand tu gardes le silence
Quand tu soupires
Moi j’espère
Que les contraires s'attirent
Les contraires s'attirent

Zazie in Cyclo

09 mars 2013

[Aimer quelqu'un], c'est comme si tu connaissais toutes les réponses à une interrogation écrite à la minute même où tu t'assois à ton bureau en classe. Comme si t'étais sûr qu'à partir de maintenant, tout ira bien. 
Tu vas cartonner. Tu vas t'en sortir. Toute ta vie, t'auras le sentiment d'être un gagnant. Voilà, c'est ça, aimer.

Dennis Lehane (Mystic River, trad. Isabelle Maillet, p.395, Rivages/Noir n°515)

30 décembre 2012